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chaque page, des commentaires peuvent être ajoutés
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manière de lire ensemble.
L'ACTUALITE DU SAVOIR SUISSE
L’affrontement de deux visions du cinéma
Interview d'Olivier Moeschler par Françoise Deriaz
Le Courrier - 12.12.2011
Dans un ouvrage fouillé, le sociologue Olivier Moeschler
décrypte les turbulences de la politique helvétique du
septième art de 1935 à nos jours.
Sous le titre Cinéma suisse - Une politique culturelle en
action: l’Etat, les professionnels, les publics, le sociologue
lausannois Olivier Moeschler s’immisce dans les arcanes de la
politique et de l’économie du cinéma suisse. Seule
discipline artistique encouragée par la
Confédération depuis 1963, elle dispose d’un
crédit qui a passé de 1 million de francs (dont la
moitié pour le financement des films) à près de 50
millions actuellement (dont 20 millions environ pour la production
cinématographique).
Relativement modeste comparée à celles d’autres
pays européens, cette enveloppe a toujours été
âprement disputée. Olivier Moeschler détaille les
causes qui ont agité le petit monde du cinéma et les
officines bernoises depuis l’entrée en scène de
l’Etat.
Votre ouvrage sur
l’histoirepolitique et économique du cinéma suisse
est-il le premier qui englobe toutes les étapes, des
années 1930 à nos jours?
De nombreux ouvrages et écrits défendent une politique du
cinéma à mettre en œuvre, mais selon Hervé
Dumont (historien du cinéma et ancien directeur de la
Cinémathèque suisse, expert de la collection, ndlr), mon
livre comble une lacune, car aucun ne survole vraiment l’ensemble
de la politique du cinéma. Le statut incertain du cinéma,
qui a peiné à être reconnu comme art à part
entière, a certainement contribué à favoriser
l’essor de son histoire esthétique et à
négliger toute la machinerie politique et financière
qu’il y a autour des films.
Quelles impressions retirez-vous de votre immersion dans plus de septante ans de politique du cinéma suisse?
La politique du cinéma est aussi passionnante qu’un polar
hollywoodien! Un extraterrestre dirait peut-être que c’est
chaque fois la même chose: il y a des moyens, une politique que
l’on cherche à définir ou que l’on essaie de
mettre en place, et des groupes d’acteurs qui viennent faire
pression. Une fois ce sont les auteurs qui plaident en faveur du
cinéma qui n’est pas rentable mais qu’il faut
soutenir parce que c’est de l’art; vingt ans plus tard, les
producteurs arrivent pour défendre le cinéma qui marche
en arguant que l’argent du contribuable doit financer des films
qui plaisent au public.
Il semble, avec du recul, que des groupes essaient d’accaparer
l’Etat, lequel se laisse tirer de gauche à droite, selon
l’air du temps. De l’extérieur, on a
l’impression d’une foire d’empoigne et de combats
incessants, mais j’essaie de démontrer la logique que
cache ce chaos apparent: la confrontation de conceptions
différentes du cinéma.
Quelles sont, selon vous, les
personnalités dont l’action a été
déterminante pour l’élaboration du système
de l’aide fédérale au cinéma?
Tout d’abord les personnes qui ont joué un rôle
important dans les discussions ayant abouti à la première
loi sur le cinéma: Martin Schlappner, critique de la Neue
Zürcher Zeitung qui affichait son aversion pour le Heimatfilm
(film de terroir) et les productions racoleuses, ou encore le chef du
Département fédéral de l’intérieur
Hans Peter Tschudi qui, bien que (ou parce que) peu familier du
cinéma, a imposé ce média comme un art et
préparé le terrain à la politique du cinéma
d’auteur défendue avec véhémence par les
réalisateurs Alain Tanner et Alexander J. Seiler.
Il faut ensuite citer le chef de la Section du cinéma Alex
Bänninger, qui a tenu le cap avec doigté de 1971
à1985. Sous l’impulsion de l’Association romande du
cinéma emmenée par le producteur Robert Boner, l’un
de ses successeurs, Marc Wehrlin, a aussi joué un rôle
considérable dans les années 1990 en adaptant le
système à une plus grande ouverture au public avec
l’aval de la conseillère fédérale Ruth
Dreifuss.
Mentionnons encore Nicolas Bideau, moins novateur qu’il ne le
prétendait, qui a poussé à l’extrême
– voire parfois à l’absurde – la logique de la
recherche du succès sous la houlette du conseiller
fédéral Pascal Couchepin.
Votre livre donne parfois
l’impression que l’Etat détermine la politique du
cinéma. N’a-t-il pas, depuis soixante ans, plutôt
réagi aux coups de boutoir des milieux du cinéma?
Ce n’est pas faux! C’est lié au
fédéralisme. Mais l’Etat a aussi ses
intérêts. Ainsi, la Confédération, qui
voulait renforcer la production helvétique exsangue face
à la propagande fasciste, était entrée en
matière dès 1935 sur un projet d’encouragement du
cinéma demandé par les milieux du cinéma culturel.
Quand le dispositif fut enfin opérationnel, en 1963, les
principaux intéressés s’étaient un peu
assoupis. Arrivent alors les auteurs qui convainquent la
Confédération de les soutenir, contre un rayonnement
international bienvenu.
Vingt ans plus tard, lorsque l’audience du cinéma
d’auteur fléchit, les producteurs proposent un
système plus orienté vers le public que la
Confédération accepte. Sous l’ère de Nicolas
Bideau, en revanche, l’Etat est moins coopératif. Il
devient acteur, «star» même, et plus intrusif.
En évoquant les
premières aides aux fictions du Nouveau cinéma suisse,
vous parlez de «subvention de la subversion». De quoi
s’agit-il?
Dans les archives, j’ai découvert qu’il n’y
avait pas seulement des cinéastes rebelles d’un
côté et l’Etat conservateur de l’autre. Devant
le Parlement, le conseiller fédéral Tschudi
annonça par exemple en 1969 qu’au nom de l’art,
l’Etat allait soutenir des œuvres critiques pouvant
remettre en question l’ordre social, attestant ainsi qu’il
ne voulait pas empiéter sur le terrain de
l’économie en soutenant des films qui marchent.
Vingt ans plus tard, l’Etat et le marché se sont
néanmoins enchevêtrés: l’argent du
contribuable dévolu auparavant à
l’intérêt supérieur de l’art finance
désormais des films susceptibles d’intéresser le
«public-contribuable».
Tout en affichant votre
neutralité, il transparaît de vos propos que vous
préférez la formule de l’Etat mécène
et des auteurs-producteurs des années 1970 à celle de
l’alliance entre l’Etat interventionniste et les
producteurs. Est-ce le cas?
Il y a bien sûr de ma part un peu de nostalgie pour
l’époque où l’Etat soutenait le cinéma
d’art. Et peut-être que l’opposé caricatural
mis en œuvre durant la période la plus récente
m’ont incité à m’en démarquer.
Mais les sociologues ont une position ambiguë: quand l’art
est trop élitaire, ils font des enquêtes pour
dénoncer l’exclusion, et quand les politiques, croyant
suivre leurs recommandations, le démocratisent, les mêmes
sociologues s’insurgent contre le sacrifice de l’art
critique sur l’autel de la communication!
En conclusion, vous affirmez
qu’il serait judicieux de «réinventer le
contrat» qui lie l’Etat, le cinéma et ses publics en
se fondant sur les expériences acquises. Que
préconiseriez-vous?
Je crois qu’il faut revenir à un cinéma
d’auteur qui donne le cap et fasse office d’avant-garde du
7e art helvétique, mais il ne faut pas produire que ce genre de
films. Au fond, je crois que tout le monde ou presque rêve
d’un «Fellini suisse» capable de satisfaire toutes
les aspirations.
La culture et ses ennemis
«Une politique culturelle qui n’a pas d’ennemis
n’est pas une bonne politique culturelle.» En exergue de
l’ouvrage d’Olivier Moeschler figure cette
énigmatique citation empruntée à Alex
Bänninger, ancien chef de la Section du cinéma.
L’auteur explique son choix: «Cette boutade un peu
provocatrice m’a plu, même si, après coup,
j’ai réalisé qu’elle pouvait tout aussi bien
servir la «cause des auteurs» que, involontairement, celle
d’un Nicolas Bideau, qui s’était fait
énormément d’ennemis à la fin de son mandat!
Ce que je voulais indiquer, c’est que l’Etat ne devrait pas
s’interdire de mettre en œuvre une politique
d’encouragement allant à contre-courant.» FDZ
Sociologue attitré du cinéma suisse
De retour en Suisse à l’âge de 11 ans après
avoir passé huit années au Brésil, Olivier
Moeschler (1969) retrouve sa Berne natale et une patrie fort exotique
à ses yeux. Il tombe aussi de haut: plus de favelas ni de clubs
sélects pour expatriés! Ce décalage initial
– double, car il est alémanique et romand –
l’incite à s’adonner assidûment à
l’observation pour comprendre comment fonctionne la
société où il évolue désormais. Le
cinéma s’invite aussi dans son nouvel univers quand sa
grand-mère lui offre une caméra Super 8 ou encore
lorsqu’il découvre ébahi «L’âme
sœur» de Fredi M. Murer (1985). Aujourd’hui docteur
en Sciences sociales et politiques de l’Université de
Lausanne, où il est devenu responsable de recherche à
l’Observatoire Science, politique et société,
Olivier Moeschler allie ses deux passions depuis une quinzaine
d’années. Sa thèse, soutenue en 2008,
témoigne de cette double passion: Cinéastes
indépendants, politique fédérale du cinéma
et co-production du «Nouveau cinéma suisse»,
1963-1970. Seul ou avec d’autres auteurs, il a signé
plusieurs études sur la culture et le cinéma, notamment
Les publics du cinéma en Suisse. Une étude sociologique
(2006) et A quoi servent les cinéastes? Le Nouveau cinéma
suisse, l’Etat et l’invention de
l’«auteur-réalisateur» (2011).
Cinéma suisse - Une politique culturelle en action:
l’Etat, les professionnels, les publics, de Olivier Moeschler,
Presses polytechniques et universitaires
romandes (coll. Le Savoir suisse), Lausanne, 2011.